Les maladies mythiques

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J’ai parcouru un livre de Fabrice Gzil sur la maladie d’Alzheimer « La maladie du temps »  et je me permets de paraphraser des extraits de ce livre car l’idée m’a effleurée que cela ne devrait pas être différent dans le monde du chien. Ce microcosme a lui aussi ses maladies mythiques comme, par exemple pour le léonberg,  la dysplasie, la cardiopathie dilatée, la poly-neuropathie, l’ostéosarcome….

Cet article ne traite pas des maladies dans le monde du chien  (vous trouverez suffisamment d’articles ou de thèses (assez contradictoires d’ailleurs) qui développeront le sujet. Ce qui m’intéresse c’est le fait qu’à chaque époque,  il y a un besoin de cibler une maladie présentée souvent à tort comme nouvelle ou, à défaut, en forte progression. C’est valable chez les humains et pour tout ce qui dépend d’eux.

Cet article ne compare pas non plus l’élevage professionnel et l’élevage soit disant amateur, familial, occasionnel etc. Indépendamment de l’étiquette dont on s’affuble, le comportement humain interfère avec la vie et le « bien être » ou « mal être » de l’animal.

Je pense que tout nouveau passionné de  chien de race essaie de bien faire,  faisant confiance à ceux qui sont compétents et appliquant  fidèlement (même quand il a un doute) les consignes des organismes officiels chargés  de conseiller ce qu’il y a de mieux pour le chien ( FCI, SCC, clubs, etc.) Organismes  dont le slogan va passer d’ailleurs,  au cours des époques,  de la « promotion-amélioration -sélection de la race pure » à un slogan moins chargé de connotions historiques et plus louable (ou plus vague ?) dans sa formulation,  par exemple  la FCI qui « soutient le bien-être de tous les chiens dans le monde entier ».

Quelques fois, avec l’âge, l’expérience, l’amour et la vie commune avec l’animal  le doute s’installe,  le  regard devient  critique devant de nouvelles exigences sélectives. On observe l’inutilité ou de la dangerosité de certains examens, on constate les dérives de certaines sélections qui semblent  plus souvent favoriser le regroupement, l’égo ou le porte monnaie d’une minorité humaine plutôt que la santé et la sensibilité de l’animal.

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L’auteur cite Susan Sontag « A chaque époque, les sociétés ont besoin d’avoir une maladie qui devienne synonyme du mal et qui couvre d’opprobre ses victimes »… et il poursuit par « la maladie d’Alzheimer joue aujourd’hui la même fonction anthropologique qu’ont jouée par le passé la peste, la lèpre, la syphilis et le choléra, et plus récemment la tuberculose, le cancer et le Sida. Elle n’est pas envisagée seulement comme un phénomène naturel ; elle a acquis une puissance symbolique, un sens historique ; elle est devenue une figure, un emblème, une métaphore, un mythe, au sens anthropologique du terme ».

Il en est de même pour chaque maladie sélective qui va polariser toute l’attention :

Il y a ceux qui deviendront les champions du dépistage visuel, indépendamment de résultats scientifiques. Par exemple, pour la poly-neuropathie :

  • Elle va être soupçonnée
    • sur chaque chien qui tremble un peu d’angoisse,
    • court mal sur un ring,
    • grandit avec des difficultés,
    • possède un arrière serré,
    • manifeste des réactions allergiques et/ou neurologiques  à un spot anti puces, un vermifuge ou tout autre produit.
    • chez ceux dont les propriétaires n’auront pas participé à différents tests facultatifs, coûteux ou qu’ils estiment peu fiables.
  • elle va être confondue avec chaque chien qui tousse, qui a subit les arrêts brutaux d’un collier étrangleur et qui présente un écrasement de la trachée, qui a une tumeur de la trachée
  • elle va intégrer à plein temps les signes « normaux » de vieillissement
  • elle peut devenir un vrai régal pour ceux qui font circuler des rumeurs. Le moindre concurrent (animal ou élevage) sera observé, détaillé et affublé d’un soupçon de neuropathie dont il aura du mal à se séparer.

Il y a ceux qui auront peur d’être couvert d’opprobre et qui, jetant un voile pudique sur leur sens de l’éthique. Pour limiter leur responsabilité dans la diffusion de la maladie, ils n’hésiteront à faire marcher leur imagination

Cela ira de :

  • l’action préventive pour avoir un reproducteur « labélisé » (par exemple, pour la dysplasie, course au véto qui saura obtenir le meilleur résultat, tricheries et fraudes diverses, l’utilisation de la Symphysiodèse, etc…)
  • la négation des résultats (le labo a fait une erreur…)
  • l’exigence du respect de la non parution des tests trop négatifs, l’utilisation malgré tout des reproducteurs quitte à faire passer leur descendance dans les chiens sans papiers.
  • Le fameux « les autres le font bien pourquoi pas moi »

« Avant les années 2000, la maladie d’Alzheimer était quasiment inconnue du grand public. Aujourd’hui, elle est omniprésente dans les discours et les représentations, elle fait partie de notre univers mental, elle est devenue l’une des toiles de fond de notre présent »

Nous pourrions appliquer cela à chaque maladie mise en avant chez le léonberg, par exemple, avant les années 80, la dysplasie n’était pas un critère de sélection, puis, elle est devenue  le  critère incontournable pour faire partie de l’élite des producteurs de ce chien.

« Comme le souligne Susan Sontag : il y a des maladies célèbres tout comme il y a des pays célèbres, et ce ne sont pas nécessairement celles qui ont la population la plus nombreuse.

La grippe, qui frappait aussi brutalement que le choléra et tuait aussi vite, n’a jamais été traitée métaphoriquement comme une variété de peste.

 «… pour qu’une maladie devienne mythique, pour qu’elle acquière »un sens historique, il faut qu’elle paraisse nouvelle »

Il en est de même pour la cardiopathie dilatée qui n’est  pas  devenue un critère  officiel de sélection des reproducteurs léonbergs.

 « …le phénomène important n’est pas que l’on parle davantage de la maladie d’Alzheimer qu’il y a quelques années. Il est, que cette maladie a progressivement acquis, par rapport aux autres, un statut tout à fait particulier. A l’heure actuelle, la maladie d’Alzheimer […] est devenue une maladie emblématique, la maladie mythique du monde contemporain. »

On pourrait dire la même chose pour la poly-neuropathie dont on parle davantage qu’il y a quelques années (pourtant elle existe depuis très longtemps).  Elle a aussi progressivement acquit un statut particulier source d’inquiétude pour les maîtres. Elle a même été affublée du titre de poly-neuropathie du léonberg, on ne peut pas faire mieux.

En 1988…Susan Sontag constate que le Sida a « banalisé » le cancer : « le cancer n’est plus autant une tare. Son aura négative a été entamée par l’apparition du Sida » Vingt-cinq ans plus tard, en paraphrasant Susan Sontag, on pourrait dire que la maladie d’Alzheimer a banalisé le cancer et le Sida. C’est elle désormais, qui est entourée d’une aura négative et qui incarne l’idée générique de la défaite. C’est elle, désormais, qui est « le grand ennemi de la vie et de l’espoir » et qui cristallise les peurs et les angoisses les plus générales des individus et des sociétés. »

Dans le monde canin c’est la neuropathie pour l’instant qui est le grand ennemi du possesseur  d’un reproducteur, elle prend le pas sur la dysplasie qui devient presque une banalité  et c’est elle qui cristallise les peurs et les angoisses de celui qui veut monnayer ses reproducteurs et leurs produits,  ou tout simplement,  qui confond son égo avec son animal. La santé est souvent loin derrière  sauf pour le particulier qui vit avec son animal.

Je vous laisse avec l’auteur pour la conclusion :

Cette maladie est devenue « le réceptacle des peurs les plus générales touchant l’avenir », « l’emblème des catastrophes dont les populations privilégiées se sentent menacées »…… « il faut donc se demander de quelles angoisses elle est devenue le réceptacle » «…de quelles angoisses spécifiques à notre époque, de quelles peurs caractéristiques de notre temps, elle est devenue – malgré elle – le symbole ou la métaphore.

Références

La maladie du temps par Fabrice GZIL éditions puf

La maladie comme métaphore par Susan SONTAG  éditions Christian Bourgois

Pour voir l’article  dans le journal du Pli

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